"son jeu à la fois puissant, engagé et analytique" — Jean Lacroix
Née à Nottingham, la pianiste britannique Clare Hammond, avait retenu notre vive attention lorsqu’elle enregistra, déjà pour BIS, un panorama de Variations de sept compositeurs du XXe siècle en 2021, puis des Études de Hélène de Montgeroult en 2022. L’éclectisme imaginatif de l’interprète nourrit l’élaboration de ses programmes ; il l’a conduit, cette fois, comme elle l’explique dans la notice qu’elle signe elle-même, selon son habitude, à offrir une perspective unique sur la manière dont le concerto pour piano reflète les courants musicaux de la Grande-Bretagne du milieu du vingtième siècle. Les trois compositeurs choisis sont des figures centrales de la musique d’Outre-Manche.
Clare Hammond a été formée à Cambridge, puis à Londres, où elle a écrit une thèse sur les concertos pour la main gauche commandés par Paul Wittgenstein (1887-1961). Ce soliste, on le sait, avait perdu son bras droit en Pologne lors de la Première Guerre mondiale. Ravel, Richard Strauss ou Prokofiev, pour ne citer qu’eux, répondirent à l’appel du natif de Vienne. Britten fut aussi du nombre, en 1940, et s’acquitta de la commande avec plaisir. Clare Hammond explique qu’il a conçu son œuvre sous la forme d’un thème et variations. Le premier thème est joué par l’orchestre puis la première variation signale l’entrée du soliste par une cadence, et chaque variation (dix en tout) explore par la suite différents aspects de la technique pianistique. Mais l’option privilégiée par Britten de la collaboration entre l’instrument et l’orchestre ne plut pas à Wittgenstein, qui voulait avant tout briller, malgré son handicap. Il arrangea la partition à sa manière, avec des cadences personnalisées, et même une réduction des passages orchestraux. Britten estima que lors de la création à Philadelphie en 1942, Wittgenstein avait « détruit ses Diversions ». En 1954, Britten révisa la partition, que Julius Katchen créa sous la direction du compositeur. Clare Hammond, avec son jeu à la fois puissant, engagé et analytique, rend à cette partition toute la richesse de son contenu, qui valorise le travail de la main gauche intimement inséré à celui de l’orchestre. Tout en rappelant les qualités de précédentes versions, de Peter Donohoe à Birmingham avec Rattle pour EMI en 1990, ou de Steven Osborne pour Hypérion avec le BBC Scottish Symphony Orchestra d’Ilan Volkov, en 2008, on considérera celle de Clare Hammond comme prioritaire.
Les Diversions sont installées au milieu du programme, encadrées par deux partitions pour les deux mains. La Sinfonia concertante de Walton est une page de jeunesse, écrite à 25 ans, en 1927, pour un ballet non concrétisé qui devint une pièce de concert, et révisée quinze ans plus tard. C’est cette dernière que l’on découvre ici, avec une place plus ample accordée au piano intégré dans l’orchestre, mais dans une conception plus dépouillée ; elle a peu séduit les solistes, précise Clare Hammond, elle n’a été enregistrée qu’à deux reprises, dans les années 1950. Elle ne manque pourtant pas d’originalité, avec ses influences multiples, de Borodine à Strawinsky en passant par Rimsky-Korsakov et Poulenc, mais aussi Elgar, et des fluctuations de thèmes ou de motifs que la soliste qualifie de polymorphes. Belle performance de Clare Hammond pour cette œuvre d’une petite vingtaine de minutes, marquée par une juvénilité séduisante.
Le Concerto pour piano de Michael Tippett date du milieu des années 1950 et a été créé par Louis Kentner (1905-1987) ; ce dernier prit la place de Julius Katchen, qui s’était désisté, estimant l’œuvre injouable. Celle-ci était en fait destinée à l’Australien Noel Mewton-Wood (1922-1953), qui se suicida à 31 ans. En trois mouvements, dont le premier, Allegro non troppo, est de vaste dimension (dix-sept minutes), suivi par un Molto lento e tranquillo et un Vivace plus courts, le concerto est écrit juste après l’achèvement de l’opéra de Tippett, The Midsummer Marriage, qui occupa le compositeur de 1946 à 1952. On retrouve des traces de ce lyrisme, notamment à travers une écriture brillante et imagée, autour de longues lignes caractéristiques, construites sur un rythme additif, parsemées d’une polyphonie complexe de rythmes croisés. C’est ainsi que la soliste la caractérise ; elle en souligne avec netteté la vigueur tout comme les accents intériorisés. Peu fréquentée, cette partition a connu une version signée tout récemment par Steven Osborn avec le London Philharmonic dirigé par Edward Gardner pour le label de l’orchestre. Le pianiste écossais en soulignait avec éclat les contours qui s’avèrent parfois labyrinthiques, selon l’expression de Clare Hammond, qui, à son tour, en exalte l’univers exigeant.
Dans ces trois concertos britanniques, la soliste bénéficie de la complicité efficace du BBC Symphony Orchestra. Placée sous la direction du chef anglais George Vass (°1957), qui est à la tête d’une discographie fournie de la musique de son pays, dont une série de premières mondiales, cette phalange aux pupitres investis accomplit ici un remarquable travail.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10